L'annulation de deux séries télé pourtant très populaires, la domination presque totale des technologies numériques et l'élection du gouvernement Harper sont les trois faits saillants de la dernière année télévisuelle, selon Jacquelin Bouchard, président et fondateur du holding de communications Pixcom.
Selon M. Bouchard, qui a également été président du conseil d'administration de l'Association des producteurs de films et de télévision du Québec, l'annulation par le réseau TVA des séries Un homme mort et Vice caché n'est que la pointe de l'iceberg, la partie visible de ce qu'il appelle la «crise de minceur» que connaît l'industrie télévisuelle depuis quelques années.
Un mouvement de fond
«Ça fait cinq ans que le budget moyen des séries dites lourdes a commencé à baisser. De 20 à 25 % de moins.»
Dans le milieu de la télé, explique M. Bouchard, tout le monde en avait conscience, mais le grand public ne s'en est rendu compte qu'au moment où on l'a surpris en mettant la hache dans deux de ses séries préférées.
C'est alors seulement que la nouvelle a fait les manchettes.
«TVA a invoqué des motifs d'ordre financier pour justifier la cessation d'Un homme mort et de Vice caché. Mais aucun autre réseau depuis n'a fait d'annonce semblable... enfin, pas jusqu'ici!»
Un bon indice de la «crise de minceur» dont parle M. Bouchard est la quasi-disparition de nos écrans des séries dites historiques.
«La série Shehaweh (Jean Beaudin, 1992) avait un budget très élevé qui dépassait le million de dollars par épisode.»
Règle générale, les séries historiques nécessitent que l'on reproduise à grands frais les vêtements et l'architecture d'une époque passée.
«Même Au nom de la loi, une émission que ma compagnie produit pour Radio-Canada, ne bénéficie pas aujourd'hui d'un budget équivalent à celui des séries lourdes du début des années 1990.»
Pour M. Bouchard, la dernière année télévisuelle aura été celle où l'on a été confronté au fait, désormais indéniable, que la télévision ne sera plus jamais la même.
«Les paramètres fondamentaux ont changé de façon significative et irrémédiable. Je ne suis pas pessimiste, je constate seulement que les changements sont profonds, irréversibles, et qu'il nous faudra s'y ajuster, comme disait Darwin...»
Éclatement multiplateformes
M. Bouchard refuse toutefois de céder au catastrophisme. Il assimile les pronostics très pessimistes quant à la viabilité de la production télévisuelle à ceux qui prédisaient la disparition de la radio au moment où est apparue la télévision, ou la disparition des salles de cinéma quand les premiers lecteurs vidéo sont arrivés sur le marché.
Il faut reconnaître pourtant que c'est cette année qu'aura été consacré le phénomène que le président fondateur de Pixcom appelle «l'éclatement multiplateformes».
«Il y a dix ans, la télévision était un médium unitaire et non interactif. Mais le contenu peut être aujourd'hui décliné par d'autres médias.»
Les innovations technologiques ont toutefois leurs bons cotés, du point de vue des producteurs, souligne M. Bouchard, car elles leur permettent de réaliser des économies.
«On a assisté cette année, plus encore que les précédentes, à la domination quasi totale des nouvelles technologies numériques et du tournage à l'épaule à la façon des réalisateurs de la série américaine 24 heures chrono.»
C'est un peu pour cela que, même si les budgets ont baissé, le public ne s'en est pas rendu compte...
Notons que Fabienne Larouche, qui tournerait Les Bougon sur pellicule, constituerait à cet égard une exception.
Harper, facteur d'incertitude
Selon M. Bouchard, un autre événement majeur cette année dans le monde de la télé a été l'élection des conservateurs de Stephen Harper.
«Quand un nouveau gouvernement est élu, tout le monde se demande s'il va vouloir changer les règles du jeu. Sabrera-t-il dans les subventions? Maintiendra-t-il l'aide à la production au même niveau que les années précédentes? Sera-t-il tenté de permettre aux Américains de se porter acquéreurs de nos entreprises de communication?»
Laisser les géants américains de la production télé percer une brèche dans le système qui a jusqu'ici permis à notre industrie télévisuelle de se développer de façon indépendante et originale serait très risqué, croit-il, voire carrément suicidaire.
«Si ces barrières sautent, je ne donne pas cher de l'identité canadienne-anglaise... ni de la québécoise» dit-il en terminant.
Selon Jacquelin Bouchard, le bénéfice net moyen des entreprises de production indépendantes se situe autour de seulement 1 ou 2 %.
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