Charles Aznavour
Rendez-vous à Marseille
Journal de Montréal
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«Marseille mon ami, dès l’entrée à l’école, avec toi j’ai compris, que l’on n’a rien pour rien. Entre les coups de cœurs et ceux pris sur la gueule, vaincu ou bien vainqueur, j’ai trouvé mon chemin.»
Les premières paroles d’Allez Vaï Marseille, une chanson de Charles Aznavour endisquée en 1980 sur l’album Autobiographie, viennent en mémoire dès que l’on voit la mention Laïgo Claro («l’eau claire» en marseillais) sur une petite plaque près de la grille d’entrée. Pardi! Nous sommes chez Aznavour lui-même…
Après avoir franchi les grilles de la propriété, située à une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville portuaire, nous roulons lentement sur une centaine de mètres de gravier tout en observant les arbres et les arbustes fleuris qui se côtoient le long de l’allée.
Nous bifurquons ensuite à gauche pour nous immobiliser devant une résidence bien plus imposante que le traditionnel mas provençal. Mischa, fils d’Aznavour, est le premier à souhaiter la bienvenue aux journalistes qui ont franchi l’océan à l’invitation du chanteur.
À l’ombre du garage extérieur qui génère une ombre bienfaisante sous le soleil de plomb, Aznavour, avec l’allure du joueur de pétanque satisfait, nous attend près de ses deux véhicules pour les présentations d’usage, présentations qui font un peu office de retrouvailles pour l’auteur de ces lignes, qui l’a déjà interviewé quatre fois et qui l’a vu à 18 reprises sur scène en deux décennies.
Intimité
En dépit de cette situation de fait, l’entrée dans la résidence du chanteur a des allures de procession monastique pour les invités du jour. Rares sont les artistes de stature légendaire qui acceptent de montrer une partie de leur intimité à des étrangers. Si le producteur Alain Dierckx – qui nous a menés sur place – se déplace avec familiarité dans la demeure, les journalistes mesurent leurs pas et font bien attention de ne rien heurter.
Dans le hall d’entrée, sur le mur de droite, un portrait d’Aznavour récemment offert par la Russie et un portrait d’Édith Piaf trônent, côte à côte, séparés par un couloir. Que ce soit les racines ancestrales où les débuts professionnels, Aznavour, on le voit, n’a rien oublié de l’essentiel.
Descendant du grand escalier, Ulla, l’épouse d’Aznavour, nous souhaite la bienvenue au passage. Connue pour sa réserve, la grande dame suédoise – née Thorssel –, qui se tient loin des projecteurs, semble presque aussi gênée que les journalistes. N’empêche, la poignée de main est sincère.
Poursuivant la marche, nous passons dans la salle centrale, éclairée par l’éclatante lumière extérieure qui filtre par les grandes portes vitrées. Dans cette pièce large qui fait office de salle de séjour, le massif foyer – un peu futile avec un mercure de 38 °C – et les tables basses côtoient l’espace avec une jolie table de billard.
Par réflexe de joueur occasionnel, la question-demande fuse, naturellement.
«On fait un billard?»
«Je ne joue qu’une fois par année, répond Aznavour. D’ailleurs, j’ai aussi une table de ping-pong dont je ne me suis jamais servi.»
Électrochoc
Le chanteur, sourire en coin, nous offre cette réplique au moment où nous franchissons la porte du fond. Comme dans le Magicien d’Oz, où tout passe soudainement du noir et blanc au technicolor, l’entrée dans cette nouvelle pièce est digne d’un électrochoc.
Accrochées au mur sur des toiles, en arrière-plan du piano, du clavier et de l’ordinateur, trois grandes affiches monopolisent l’attention. De gauche à droite, l’affiche originale de Roche & Aznavour (années 1940), celle, magnifique et rarissime, du film Paris au mois d’août (1965), et celle, promotionnelle, de la période des disques Ducretet-Thompson (années 1950) subjuguent l’arrivant.
Pendant un instant furtif – trente secondes? une minute? – le journaliste n’existe plus, remplacé par le fan. C’est le «pop» généré par la bouteille de blanc ouverte par l’hôte qui le ramène à la réalité.
Aznavour, convivial au possible, nous tend les coupes, qui servent, bien entendu, à porter un toast à cette interview tout à fait particulière qui s’amorce. La première gorgée réveille tous les sens et la rencontre peut véritablement commencer.
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